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La Roqya, l’exorcisme islamique qui inquiète


Le JDNews, 23 sept. 2026, par William Molinié. Montage photo Patrice Lefèvre, maxppp

Les hurlements ont traversé les cloisons de l’immeuble. Au point qu’une voisine a fini par appeler la police. Quand les fonctionnaires pénètrent, dans la nuit du 4 au 5 juillet 2025, dans cet appartement du 14° arrondissement de Paris, ils tombent sur une scène hallucinante. Deux adolescentes sont au centre du salon. Latifa*, l’aînée, est allongée sur le lit, « presque amorphe ». Sa sœur, Souria*, crie, rit nerveusement et parle de son propre corps à la troisième personne. Leur père récite des sourates et leur jette de l’eau au visage. « Très rapidement, nous comprenons que la scène qui se déroule sous nos yeux est une scène d’exorcisme », écrivent les policiers dans leur rapport que le JDNews a consulté.

« FAIRE PARTIR LE DJINN »

Le père assure que ses filles sont atteintes d’un « mal profond ». Un voisin, appelé à la rescousse, explique avoir tenté de contenir l’adolescente, extrêmement agitée. Il décrit une jeune fille « méconnaissable », parlant comme si une autre personne s’exprimait à travers elle : « C’était comme si elle avait une double personnalité […] Elle disait : « Non, elle ne sortira pas. » » Les policiers font appel aux pompiers. Aucune trace apparente de violence n’est relevée et aucun transport à l’hôpital n’est jugé nécessaire. Mais la scène est tout de même intrigante.

Derrière cette nuit de cris se cache en réalité une pratique encore méconnue du grand public, mais qui se développe chez les jeunes à cause des vidéos d’influenceurs islamistes sur les réseaux sociaux: la « roqya», une forme de guérison spirituelle consistant à réciter à outrance le Coran qui, quand elle dérape, se transforme en exorcisme coercitif et parfois violent. Les policiers ne lâchent pas l’affaire. D’autant que le père apparaît dans leurs fichiers pour plusieurs faits de violences déjà signalés sur ses filles, dont certains remontent à l’année 2023. Il leur suffit de quelques interrogatoires pour comprendre que le père, un chauffeur VTC d’origine algérienne âgé de 53 ans, a installé un climat de terreur au sein de la cellule familiale. Pas de maquillage, pas de piercing, interdiction de nouer une relation avec des garçons… Il va jusqu’à géolocaliser sa fille aînée sur Snapchat et la faire espionner par l’intermédiaire de ses cousins.

Quelques mois plus tard, lors d’un interrogatoire, Souria détaille précisément les séances de « roqya » aux policiers. « Dans notre religion, on a certaines croyances qui consistent à faire partir le djinn, qui est le diable », explique-t-elle. Elle décrit des cérémonies organisées dans une salle à La Courneuve, en Seine-Saint-Denis. Elle s’y est rendue avec sa sœur à partir de janvier 2025, parfois deux fois par mois. Les participantes, en tenue traditionnelle et en abaya, sont ins- tallées sur des matelas, près du sol, sous la surveillance de deux femmes.

Un imam récite le Coran pendant de longues minutes. Dès que l’une d’elles semble s’assoupir, les assistantes la réveillent d’un coup de spray au visage. « Soit on nous asperge avec cette eau coranisée, soit on nous en fait boire pendant la cérémonie », raconte l’adolescente. Sa sœur décrit elle aussi des séances pouvant durer plusieurs heures. Selon ses déclarations, les cris, les tremblements, les vomissements ou la perte de connaissance sont interprétés comme la manifestation du « djinn». Le mal serait censé sortir par les mains ou par les pieds. Les articulations peuvent alors être manipulées ou tordues jusqu’à la douleur.

«DIAGNOSTIC SPIRITUEL »

Le père reconnaît y avoir traîné ses filles pour ce qu’il appelle un « diagnostic spirituel ». Devant les policiers, il expose froidement sa grille de lecture : « Selon certains versets, il y a des réactions de la personne, comme des vomissements, et ça veut dire qu’elle a mangé quelque chose de mauvais, comme une potion d’ensorcellement. » D’autres signes révéleraient, selon lui, une possession : « Crier, avoir une voix d’homme, parler une autre langue. » Le diagnostic aurait été sans appel : « Ma femme et mes deux filles ont réagi à des entités.» Le traitement consiste alors à boire de « l’eau coranisée bénite » et à s’en laver le corps, car, affirme-t-il, « ces entités n’aiment pas l’eau coranisée ».

En garde à vue, le père raconte également sa version de cette nuit de juillet 2025. À son réveil, ses filles se seraient regardées avant de se mettre à rire puis à crier. Il affirme avoir aussitôt compris que « les entités s’étaient manifestées ». « J’ai pris de l’eau et j’ai commencé à réciter des versets », explique-t-il aux enquêteurs. Latifa se serait enfermée dans la salle de bains. Souria se serait débattue, l’aurait griffé et aurait tenu des propos inquiétants. Selon son père, ce n’était déjà plus elle qui parlait : « Pour Souria, l’entité ne la lâchait pas. Elle disait : « Je ne la laisserai pas tranquille, je ne la lâcherai pas, je me suis marié avec elle, je lui ferai du mal, comme ça, ça vous fera du mal. »» Les policiers le confrontent aux descriptions de ses filles : les séances répétées, la contrainte, les membres manipulés et la conviction, entretenue dans le cercle familial, qu’elles seraient possédées. « Ma priorité numéro un est de sauver mes filles », répond-il. Les enquêteurs insistent : « En leur faisant subir des exorcismes régulièrement et en leur mettant en tête qu’elles sont possédées par un démon ? » Il rétorque : « J’ai essayé aussi de les faire suivre par un psychiatre ou un psychologue. J’aurais préféré que ce soit un problème de cet ordre-là. »

Le procès du père de famille s’est tenu dans une indifférence générale l’été dernier devant la 26° chambre du tribunal correctionnel de Paris. Il a été condamné début septembre à la modeste peine de trois mois de prison avec sursis et 300 euros d’amende. Et un stage de responsabilité parentale.

*Compte tenu de leur minorité au moment des faits, leurs prénoms ont été changés.

J’ai relayé cet article : il montre bien la différence entre la mise en oeuvre du rituel de l’exorcisme dans l’Église catholique; et une pratique non encadrée qui peut donner lieu à des manipulations, des erreurs de discernement, même si les démons se sentent agressés par toutes les formes de prière.

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